Ce jeudi 21 octobre, le général Khaled Nezzar, 73
ans, ancien homme fort du pouvoir militaire algérien dans les
années 1990, était à Genève pour affaires. Mais il n'y a pas dormi
tranquillement, comme à son habitude, à l'hôtel cinq étoiles
« Beau Rivage » : ce soir-là, il y a été
« assigné à résidence, sous surveillance » par la justice
suisse, après avoir passé la journée au poste de police du
boulevard Carl-Vogt. Arrêté le matin même par la police, il y a été
entendu par la procureur de la Confédération suisse sur son
implication dans les « crimes de guerre » commis durant
les années 1990, suite à la plainte de deux Algériens victimes de
tortures à l'époque, plainte déposée par l'ONG TRIAL
(Track Impunity Always), une association suisse qui lutte
contre l'impunité des responsables de violations des droits
humains. Nezzar a été remis en liberté vendredi soir, après avoir
été « prévenu » (l'équivalent d'une mise en
examen).
Khaled Nezzar, l'un des principaux organisateurs du terrorisme
d'État en Algérie
Dans son
communiqué du 21 octobre, TRIAL
rappelle les faits : « Khaled Nezzar [...] a occupé
divers postes à responsabilités dans l'armée. Chef des armées
terrestres en 1986, il a été promu chef d'état-major puis ministre
de la Défense en 1990 [jusqu'en juillet 1993]. À ce poste, il
est devenu l'homme de toutes les décisions au sein du pouvoir. De
[janvier] 1992 à [janvier] 1994, il a été l'un des cinq membres du
Haut Comité d'État (HCE), junte militaire de cinq membres
remplaçant le président élu. M. Nezzar a été considéré comme
l'un des hommes les plus puissants du régime au début des années
1990, alors que la "sale guerre" faisait rage. De nombreuses
organisations de défense des droits humains lui reprochent d'avoir
ordonné, autorisé et incité des militaires et des agents de la
fonction publique à exercer des actes de torture, à commettre des
meurtres, des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées
et autres actes constitutifs de graves violations du droit
international humanitaire. »
Un constat froid et factuel, qui a le mérite de battre
en brèche, une nouvelle fois, le discours de désinformation propagé
depuis le coup d'État de janvier 1992 par le pouvoir algérien,
jusqu'à ce jour : derrière la démocratie de façade instaurée
par des « militaires républicains » qui prétendaient
lutter contre l'« hydre islamiste », c'est en réalité un
véritable terrorisme d'État, méticuleusement planifié, qui a frappé
la société algérienne dans les années 1990, au prix de quelque
200 000 morts, dont au moins 20 000 victimes de
« disparations forcées » du fait des « forces de
sécurité ». Plus de dix ans après la fin de la
« sale
guerre », tous les organisateurs de cette
effroyable « machine de mort » - pour reprendre les
termes d'un
rapport accablant et trop méconnu
publié en 2003 par l'ONG Algeria-Watch - bénéficient toujours d'une
totale impunité.
Certains d'entre eux sont depuis morts de leur belle
mort, sans avoir jamais été inquiétés. C'est le cas du
général Smaïl
Lamari (dit « Smaïn »), décédé en
août 2007, qui fut à partir de 1990 le numéro deux de la
police politique, le DRS (Département de renseignement et de
sécurité). Et, à ce titre, l'un des pires criminels responsables de
la machine de mort : ce digne
héritier des pires pratiques de l'armée
française contre le peuple algérien durant la guerre d'indépendance
les a répétées à une échelle inédite, notamment avec
l'ordonnancement des
grands massacres de 1997 perpétrés par les
« groupes islamiques de l'armée » (GIA) qu'il contrôlait.
C'est le cas également du général Larbi
Belkheir, le faiseur de rois dans l'Algérie
des années 1980 et 1990 et l'un des principaux concepteurs du coup
d'État de 1992 et de la guerre déclenchée ensuite contre la
population : cet affairiste hors pair, homme clé des circuits
de corruption de la
Françalgérie, est mort dans son lit en
janvier 2010. Ou encore du général
Brahim Fodhil Chérif, ex-chef du
Département des opérations au ministère de la Défense nationale et
acteur de premier plan de la « sale guerre »
antiterroriste des années 1990, décédé en
juin 2008.
Des centaines d'officiers auteurs ou complices de crimes de
guerre et de crimes contre l'humanité
Mais les autres officiers algériens responsables de
crimes de guerre et de crimes contre l'humanité dans les années
1990 sont toujours bien vivants. Certains d'entre eux ont été
discrètement écartés par leurs pairs des sphères officielles de
décision, souvent au prix de juteux fromages, même s'ils conservent
dans l'ombre un pouvoir certain. Tel est le cas du général Khaled
Nezzar, l'homme qui fait aujourd'hui l'actualité en Suisse et qui
n'a plus de fonctions officielles depuis 1994. Ou des
généraux
Mohamed Lamari (ancien commandant des
forces terrestres de 1989 à 1992, nommé en octobre 1992 à la
tête des nouvelles unités antiterroristes, puis chef d'état-major
de l'ANP - Armée nationale populaire - de juillet 1993 à
juillet 2004) et Kamel Abderrahmane (chef de la Direction
centrale de la sécurité de l'armée, l'une des branches du DRS, de
1990 à 1996, puis commandant de la 2e région militaire
de 1996 à 2003) : tous deux ont été mis sur la touche en 2004,
après avoir joué un rôle majeur dans le déploiement du terrorisme
d'État depuis 1992. Nombre de leurs pairs ou subordonnés de
l'époque sont en revanche toujours en poste aujourd'hui et sont les
véritables « décideurs » dans l'Algérie de
2011.
À commencer par le général Mohammed
Médiène (dit « Toufik »), 72 ans,
l'inamovible numéro un de la police politique, le DRS, depuis plus
de vingt ans : il est toujours à ce jour le véritable
« patron » du pays, en connivence plus ou moins
conflictuelle avec le civil que lui et ses collègues des
« services » et de l'armée ont chargé depuis 1999
d'incarner la façade pseudo-démocratique du régime, le président
Abdelaziz Bouteflika, 74 ans. L'un et l'autre sont en cette fin
2011 bien malades, et les luttes de clan pour leur succession ont
pris récemment un tour plus aigu que d'habitude.
Derrière les bagarres publiques qui mobilisent depuis
plusieurs années, sans conséquence, les vieilles marionnettes de la
classe politique sur la scène médiatique algérienne, se déroule en
effet dans l'ombre une autre bagarre, autrement décisive, au sein
de la coupole dirigeante du DRS et de l'armée. Les enjeux :
savoir qui mettra demain la main sur les tuyaux de la corruption
liés au commerce extérieur (exportations des hydrocarbures,
importations de biens de consommation) ; et qui sera capable
de mater encore une société en pleine ébullition, où les émeutes
violentes et les grèves dures des syndicats
autonomes sont devenues quotidiennes. Les
principaux acteurs de cette lutte féroce pour le pouvoir, attisée
par la crainte de la contagion des « printemps arabes »,
sont les officiers (devenus colonels ou généraux) aujourd'hui
quinquagénaires aux mains tâchées du sang qu'ils ont fait verser
dans les années 1990, quand ils conduisaient méthodiquement contre
la population leur guerre d'« éradication » de
l'islamisme, y compris par la
manipulation des groupes armés se réclamant de
l'islam.
Parmi les centaines d'officiers auteurs ou complices des
crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis durant
cette période, on peut citer par exemple (liste en vérité
interminable, toujours à compléter et préciser) :
- le général Abdelmalek Guenaïzia, actuel
« ministre délégué auprès du ministre de la Défense
nationale », depuis 2005 ;
- le général Ahmed Gaïd Salah, actuel chef d'état-major
de l'ANP depuis 2004 ;
- le général Othmane Tartag, dit « Bachir »,
qui dirigea de 1990 à 2001 l'un des principaux centres de torture
et d'exécutions extrajudiciaires du DRS, le Centre principal
militaire d'investigation (CPMI) de Ben-Aknoun, dans la banlieue
d'Alger (Tartag est aujourd'hui donné comme l'un des possibles
successeurs du général Médiène à la tête du
DRS) ;
- le général M'henna
Djebbar, ancien patron du CTRI de Blida de
1991 à 2003, un autre centre majeur de torture et de tuerie du DRS,
où au moins 5 000 « disparus » ont été victimes
d'exécutions extrajudiciaires ; il serait depuis 2003 le chef
de la 2e région militaire (Oran) ;
- le général Rachid Laalali, dit « Attafi »,
ancien commandant de la 4e région militaire (Ouargla) de
1994 à 2005 ;
- le colonel Hamou, dit « Abdelwahab », ancien
commandant du CTRI d'Oran (Centre Magenta) de 1988 à
1999 ;
- ou encore les anciens commandants des régiments des
forces spéciales dans les années 1990 qui furent alors le
fer de lance du terrorisme d'État (et
dont plusieurs occupent aujourd'hui des fonctions éminentes au sein
de l'armée) : les (aujourd'hui) généraux Omar Tlemçani
(ex-chef du 4e RPC), Amar Athamnia
(12e RPC), Daoud (25e régiment de
reconnaissance), Hassan Alayma (18e RPC) et Bendjenna
(90e BPM).
Le long combat des victimes et des ONG pour la vérité et la
justice
En octobre 2007, à Genève (déjà !), lors d'une
session du Comité des droits de l'homme de l'ONU consacrée à
l'examen du cas de l'Algérie, certains des crimes commis par ces
hommes et ceux qui étaient sous leurs ordres ont été évoqués avec
précision par plusieurs ONG de défense des droits humains,
comme
Algeria-Watch et Al Karama for Human
Rights, ainsi que le
Collectif des familles de disparu(e)s en
Algérie. À cette occasion, l'un des experts de
ce comité, l'éminent juriste britannique Sir Nigel
Rodley, a qualifié ces violations de
« crimes
contre l'humanité », affirmant que ces
milliers d'enlèvements, ces décès et ces massacres « ne se
font pas par hasard ou par accident ».
La plainte déposée à Genève contre Khaled Nezzar par
TRIAL marque donc une étape importante dans le long combat engagé
dès les années 1990 par des victimes et des militants des droits
humains, membres d'ONG algériennes et internationales. En
octobre 1988, Nezzar avait déjà été l'ordonnateur de
la
terrible répression déclenchée par
l'armée, à la mitrailleuse lourde, contre les émeutes populaires
qui avaient alors secoué le pays, au prix de centaines de morts -
une répression dont les responsables sont depuis restés impunis.
En 2001 et 2002,
deux plaintes de victimes de torture
avaient été déposées devant les tribunaux français -
rapidement classées sans suite, raison d'État oblige - contre le
général. En juillet 2002, il avait perdu à Paris son
procès en diffamation contre l'ancien
officier des forces spéciales Habib Souaïdia, lequel avait dénoncé
dans un livre retentissant la « sale
guerre » perpétrée par le régime. Depuis
lors, dans l'indifférence assez générale des médias occidentaux,
plusieurs ONG - comme SOS
Disparus, le Collectif
des familles de disparus en Algérie,
Algeria-Watch,
Al Karama ou
TRIAL - ont poursuivi ce combat pour
la vérité et la justice, marquant des points importants contre le
régime algérien devant les instances onusiennes en charge du
respect des droits humains.
Une étape vers la saisine de la Cour pénale
internationale ?
En 2011, le général Nezzar est donc à nouveau rattrapé à
Genève par la plainte, soutenue par TRIAL, de deux anciens membres
du Front islamique du salut (FIS) aujourd'hui résidents en Suisse,
Ahcène Kerkadi et Seddik Daadi : victimes de tortures en 1993
et au cours des années suivantes, leurs témoignages avaient déjà
été rendus publics par Algeria-Watch, en 2003 pour
le premier, en 2008 pour
le second. Une lecture particulièrement
éprouvante par ce qu'elle révèle (comme des milliers d'autres
témoignages de ce genre) des atroces souffrances infligées aux
Algériens depuis vingt ans par les généraux
« janviéristes ». Tel est en effet le qualificatif accolé
par la rue algéroise aux instigateurs du coup d'État de
janvier 1992, dont Nezzar était l'une des principales
figures.
Lors de son interrogatoire par la justice suisse - dont
le procès-verbal a été intégralement publié par le quotidien
algérien
El Watan et sur une page de Facebook
-, les protestations de ce dernier, comme dix ans plus tôt
lors des procès de Paris, relèvent du pur et simple
négationnisme : « Je ne suis pas concerné par ce conflit
[qui a touché l'Algérie durant les années 1992 à 1999]. Pourquoi me
posez-vous cette question ? Je ne suis pas celui qui a
déclenché ce conflit. J'étais ministre de la Défense. [...] Je n'ai
pas connaissance de cas de torture durant cette période. C'était
d'ailleurs l'affaire des services de savoir comment ils obtenaient
les informations. »
Des déclarations proprement hallucinantes, au regard des
preuves accablantes aujourd'hui disponibles quant au rôle de Nezzar
et de ses pairs dans la terreur d'État à laquelle ils ont soumis la
population algérienne depuis bientôt vingt ans. Grâce au courage
des deux plaignants algériens de Genève et à la rigueur de TRIAL,
le ministère public de la Confédération helvétique a maintenant la
responsabilité de poursuivre l'instruction pour « crimes de
guerre » qu'il a ouverte contre le général Khaled Nezzar.
Alors que la perspective d'une action judiciaire devant la Cour
pénale internationale de La Haye - régulièrement invoquée par
les opposants algériens sur des milliers de blogs et de sites Web -
semble encore éloignée (même si elle n'a rien d'irréaliste), la
procédure engagée par TRIAL représente une brèche décisive en ce
sens, pour tenter d'en finir avec l'insupportable impunité des
criminels toujours au pouvoir à Alger.
Le général Nezzar n'a en effet été remis en liberté,
comme l'a souligné TRIAL, que « sur la base de promesses [de
sa part] de se présenter durant la suite de la procédure ».
L'avenir dira si le « prévenu » aura le courage d'honorer
sa promesse ou s'il préfèrera courir le risque, fort possible, d'un
procès par contumace en Suisse. Avec toutes ses
conséquences...